Un après-midi baignade transformé en polémique nationale. À Berlin, le théâtre de la Volksbühne a renoncé ce vendredi 14 août à ouvrir sa piscine éphémère à un groupe d’enfants noirs, cible depuis plusieurs jours d’une vague de menaces qualifiée de « campagne de haine raciste » par l’établissement.
Un événement pensé comme un geste social
L’initiative devait se dérouler de 12h à 18h dans le bassin installé devant la façade du théâtre, sur la Rosa-Luxemburg-Platz. Organisée avec l’association EOTO (Each One Teach One), qui œuvre pour l’éducation et l’émancipation des personnes d’ascendance africaine, elle visait à offrir « un programme de vacances pour des groupes structurellement défavorisés », selon les mots du théâtre.
Ce type de dispositif, la non-mixité choisie, n’est pas une exception à Berlin. Plusieurs structures de la capitale allemande organisent déjà des créneaux réservés, notamment pour les publics LGBT+. L’idée : créer un espace où certains groupes peuvent se retrouver sans se sentir exposés au regard ou au jugement extérieur.
Menaces, accusations d' »apartheid » et récupération politique
Dès la médiatisation du projet début août, la Volksbühne et l’EOTO ont commencé à recevoir des messages hostiles. L’association évoque des courriels de menaces racistes et des commentaires discriminatoires sur les réseaux sociaux. Le théâtre parle, lui, d’une opération ciblée venue de l’extrême droite.
Le débat a rapidement pris une tournure politique. Sur le réseau X, Alice Weidel, coprésidente du parti d’extrême droite AfD, a comparé l’initiative à de l’apartheid, réclamant l’arrêt immédiat de tout financement public pour ce genre de projet. Une élue locale conservatrice a de son côté dénoncé un sentiment de discrimination à l’égard des personnes blanches.
Face à ces réactions, EOTO a exprimé des doutes sur sa capacité à garantir « la sécurité physique et psychique des enfants et des adolescents » concernés, ce qui a précipité l’annulation.
Comprendre le débat sur les événements en non-mixité
La polémique berlinoise illustre une tension récurrente en Europe autour des espaces réservés à certaines communautés. Les défenseurs de ce type d’initiative y voient un outil de discrimination positive, destiné à compenser des inégalités d’accès aux loisirs ou aux vacances pour des publics souvent marginalisés. Leurs détracteurs, eux, dénoncent une forme de ségrégation contraire au principe d’égalité de traitement.
Cansel Kiziltepe, chargée de la lutte contre les discriminations à Berlin, a résumé cette fracture en estimant qu’une offre ponctuelle destinée à un public noir avait été transformée, dans le débat public, en accusation de discrimination « qui ne rend pas justice à la situation ».
Une piscine inédite devant un lieu culturel emblématique
Le contexte ajoute à la portée symbolique de l’affaire. La Volksbühne est un théâtre berlinois de renom, dirigé de 1992 à 2017 par le metteur en scène Frank Castorf, réputé pour ses mises en scène marathon. Cet été, l’établissement a innové en installant pour la première fois une piscine découverte devant son entrée, avec un accès limité par créneaux horaires pour éviter l’affluence.
Ce dispositif ludique, pensé au départ comme une manière d’attirer un public varié pendant l’été, se retrouve donc au cœur d’un débat qui dépasse largement les murs du théâtre.
Ce que révèle cette affaire
Au-delà du cas berlinois, cet épisode relance un débat récurrent en Allemagne et ailleurs en Europe sur la place des politiques ciblées en faveur de minorités, souvent qualifiées de discrimination positive. Il illustre aussi la rapidité avec laquelle une initiative locale peut être happée par un débat politique national, porté notamment par les partis d’extrême droite.
Reste à savoir si la Volksbühne proposera une nouvelle version de cet événement, sous une forme différente, ou si la polémique aura définitivement enterré le projet.